Découverts par hasard en 1996, dans la province du Shandong, les bouddhas chinois exposés au musée Cernuschi, à Paris, témoignent d’une statuaire au sommet de son art. Mille sourires fendent leurs visages si différents. Debout dans une lumière étudiée, ils semblent suspendus dans leur intemporelle extase.

La route et l’illumination. Dans un corridor et trois pièces du musée Cernuschi, le visiteur chemine parmi les figures de grès, aux nombreuses traces de peinture vive, aux subtiles lignes gravées et aux traits pénétrants. Il prend connaissance de l’art bouddhique du IVe siècle au VIe siècle, à son apogée dans la province chinoise du Shandong. Au fil d’une sobre présentation, il se nourrira des seules vibrations de la pierre ou les complétera de précises explications. Les statues découvertes en 1996 à Qingzhou, dans une fosse située près du temple où elles se dressaient, étaient soigneusement rangées, très peu abîmées et d’une facture très libre.
La moisson archéologique est qualifiée d’exceptionnelle par Gilles Béguin, directeur du musée Cernuschi, qui accueille l’exposition après Pékin, Zurich, Londres et Washington. Dès le IVe siècle, dans ce Shandong isolé et culturellement préservé, la statuaire bouddhique présente du caractère et de la finesse. Dans une triade où les yeux des personnages laissent à peine filtrer la pupille, où les chevelures ondulent, deux dragons déferlent en torrents d’eau vive. La lame du regard d’un bodhisattva (« être promis à l’Éveil ») pénètre son visage en sourire.
Et sur la face d’un bouddha du VIe, la bouche est une fleur, l’or qui craquèle est adouci par le temps… Une étonnante variété de styles est ainsi pointée. Un flûtiste jaillit du grès, et sa chair n’est plus qu’une vague dans l’étoffe. Aussi évanescents sont les corps qui coulent au-dessus d’un bouddha sur colonne. Voilà qui est typique du Shandong à partir de 480. Les bustes s’évanouissent dans les drapés, avant de reprendre des formes.
L’éclectisme culmine dans la fosse mise au jour à Qingzhou, ce qui intrigue les spécialistes, dont Gilles Béguin. Pratique peu courante, des éléments de triades ont été réutilisés de façon individuelle. Et l’hypothèse d’un rassemblement d’objets de plusieurs temples est posée. Boudha-lune dont l’or perle à fleur de paupière, bouddha bleuté à la chair délicate, à la rondeur sereine, bouddha à la chevelure de rayons cosmiques, au visage double… L’exposition parisienne est chronologique et poétique. Car voici l’illumination. Dans une vaste salle, sur un fond mauve et dans un clair-obscur étudié, un peuple de bouddhas et de bodhisattvas se dresse, suspendu dans une intemporelle méditation.
Des lignes d’énergie célestes drapent le torse d’un bienheureux androgyne. Un promis à l’Éveil de haute taille affirme son allure virile. La lumière dessine les scories du temps sur la joue d’un bouddha. Et dans le plein visage du maître, s’épanouit le reposoir d’une ombre où s’allonger à jamais. Face aux bouddhas debout dans la lumière, on médite à notre tour. Dans la fente de leurs yeux dort l’éternité. C’est l’éveil si proche du sommeil, c’est, on le sent de la tête à la peau, la matière fendue jusqu’à l’âme. •